Jacques Hellemans (ULB)
Dans le cadre du projet de recherche WBI-FNRS portant sur la circulation du livre belge francophone en Roumanie (1830–1990), mené en collaboration avec la Bibliothèque de l’Academia Română, notre attention se portera plus spécifiquement sur la diffusion du livre occidental entre la Seconde Guerre mondiale et la chute du régime communiste. Cette période, marquée par le passage de la Roumanie d’une monarchie parlementaire constitutionnelle à une dictature autoritaire (1940–1990), constitue un moment charnière pour l’analyse des échanges bibliologiques.
L’étude de la période 1940–1990 invite à réfléchir à la manière dont un régime à la fois hermétique de l’intérieur et curieusement ouvert de l’extérieur a tour à tour permis et restreint l’accès aux idées occidentales. Au-delà des bouleversements liés à la Seconde Guerre mondiale, plusieurs jalons méritent d’être interrogés afin d’identifier d’éventuelles années clés dans l’évolution des échanges culturels avec l’Ouest. Ces dynamiques apparaissent cependant plus nuancées qu’on ne pourrait le supposer à première vue. Quelques éléments explicatifs peuvent néanmoins être avancés :
En dépit d’un climat de censure relative, la circulation du livre occidental a parfois suivi des chemins détournés. Certains titres des éditions Marabout ont ainsi pu atteindre les provinces roumaines grâce à leur diffusion par l’intermédiaire de Pierre Seghers, éditeur parisien et ancien membre du Parti communiste français. Cette circulation transparaît également dans des initiatives locales d’inspiration occidentale, comme la collection « Caleidoscop » (éditée par Editura Ceres), qui adopte, à l’image de la série « Flash », un format compact très prisé dans les années 1960-1970. Elle propose une série d’ouvrages à vocation encyclopédique autour de la vie quotidienne : conseils pratiques, vulgarisation scientifique, médecine, jardinage, gastronomie, etc.
Enfin, la chute du régime en 1989 marque une rupture symbolique et matérielle, que l’on peut aussi observer sur le plan bibliologique. La liberté d’expression nouvellement acquise s’incarne notamment dans l’apparition de couvertures de livres au graphisme plus libre, parfois marqué par une sensualité affirmée.
Il apparaît pleinement légitime de préserver, de conserver et de valoriser cet héritage bibliologique que constituent les collections d’ouvrages populaires publiés durant l’ère communiste, en tant que témoins significatifs d’un patrimoine culturel et historique.